Bien connu au Luxembourg et au-delà de nos frontières, le graffeur et entrepreneur SONER revient pour Urban BEAST sur sa passion, son style, ses influences. Depuis de nombreuses années, il s’attèle à partager et promouvoir cette discipline hautement créative, notamment à travers Pschhh!, et ses ateliers de team building. Rencontre avec un des pionniers de la culture urbaine dans la Grande-Région.

Comment ta passion pour le graffiti a-t-elle débuté ?

C’est en 1984, et grâce à l’émission H.I.P. H.O.P. de Sidney, que je suis tombé nez à nez avec le graffiti. Cela signifiait l’arrivée de cette culture en France avec la diffusion de quelques clips musicaux, l’apparition de vestes en jean graffées dans le dos. C’est à ce moment que quelques tags (signatures) et un B-Boy (personnage à l’attitude Hip-Hop) peints sur un mur à Metz Borny m’ont marqué, mais à cette époque, plus que toute autre discipline, c’est le break dance qui m’a contaminé. Cela faisait partie du package et c’était tellement impressionnant de voir ces mecs tourner sur le dos ou la tête ! Toute cette culture était incroyablement « fresh », du jamais vu ! C’était un véritable séisme, avec toutes ces nouveautés visuelles, pleines de codes ! C’était fascinant.

Ensuite, concernant le graffiti, le virus m’a attaqué en 1990 : mes vacances à la Grande Motte avec mes parents ont été marquées par tous ces tags de parisiens qui avaient fleuris de partout, sachant que, l’année d’avant, tout était vierge ! Ces signatures très sauvages, dynamiques ont attiré mon œil.

Je me questionnais, cela m’intriguait : « mais qui se cache derrière ça ? Qu’est-ce que cela veut dire tous ces noms, ces initiales ? ». Il y a un côté intrigant et secret. À ce moment, c’est l’explosion du rap français, avec les deux groupes phares, NTM pour Paris et IAM à Marseille. Les reportages, les fanzines ont commencés à être diffusés. Le graffiti était à ce moment encore très lié à la culture Hip-Hop et au rap en particulier. Pour preuve, la pochette du premier maxi de NTM est signée par les légendes Mode 2 et Colt, la première compilation rap français avait son lettrage signé Mode 2… À Metz, d’où je suis originaire, le mouvement était en plein essor avec de nombreux danseurs, quelques DJ et rappeurs… mais aucun graffeur. C’est à ce moment que j’ai décidé d’y consacrer beaucoup de mon temps. J’ai longtemps dessiné dans cette esthétique avant de tester les bombes sur un vrai mur.

Il faut également contextualiser : à cette époque ce n’était pas aussi simple, nous n’avions pas le matériel existant aujourd’hui, avec des marques spécialisées, pas d’internet. Il était difficile d’avoir des informations sur les étapes à suivre pour réaliser des fresques, etc.

Avec des amis, on avait monté un « posse », un groupe de rap et de danse, dont j’étais le graffeur attitré. Pendant longtemps, j’étais quasiment seul dans le coin à réaliser des graffitis avec de la couleur, en variant les personnages, les fonds et les lettres. De ce fait, j’ai directement eu l’occasion de peindre des murs dans le quartier de Borny, de faire des démonstrations, d’organiser des ateliers… alors que je n’étais encore qu’au lycée !

 

Quelles sont tes principales inspirations ? Comment définirais-tu ton style ?

Fort heureusement, entre 1990 et aujourd’hui, il y a eu beaucoup d’évolutions dans la discipline, mais également à mon niveau personnel et au niveau inspiration. À mes débuts j’étais fasciné par l’école parisienne, des crews comme les PCP, les BBC, Mode 2 bien-sûr… Avec les années je me suis rapproché des New Yorkais comme les FX. J’ai eu une période 3D en 1998-1999 avec Daim comme modèle. Puis mon métier de graphic designer m’a apporté de nouvelles expériences et m’a fait revenir vers le dessin classique, notamment. J’ai toujours été attiré par la calligraphie latine et orientale, mais également par la typographie.

Avec toutes ces années de pratiques j’ai développé beaucoup de techniques et je peux dire que je suis plutôt polyvalent : je varie entre trompe-l'œil, comics, abstraction pure, des choses très graphiques, etc…, Par contre, mon travail personnel s’oriente autour de la lettre, cette fabuleuse matière première qui permet une création pure, de l’énergie avec un style propre, mon ADN. Et de manière générale on peut remarquer dans mon travail une attirance pour la courbe, la finesse des lignes. La calligraphie orientale également m’a beaucoup influencé, et aujourd'hui, je sais lire et écrire l’arabe.

Qu’en est-il du graffiti au Luxembourg et comment faire pour le promouvoir ?

Le graffiti à Luxembourg existe et a une histoire de plus de 20 ans maintenant, avec une poignée d’activistes qui ont débuté au milieu des années 90. Ils sont aujourd’hui des artistes accomplis. Il y a une relève depuis, avec une nouvelle génération de jeunes de 20-25 ans prometteurs. Il y a encore un peu d’activité illégale qui perdure mais cela reste très limité en comparaison avec des grandes métropoles comme Paris ou Barcelone.

 

Comment est venue l’idée de créer « Pschhh! » ? Comment accompagnes-tu les entreprises luxembourgeoises ?

Au départ, je comptais simplement créer mon propre studio graphique, Caligrafizm, étant graphic designer depuis 20 ans et ayant comme petit plus le fait main, la typo handmade, l’illustration traditionnelle. Mais lorsque j’étais en formation à la Chambre de Commerce, en montrant les photos de mes toiles et murs, mes collègues me disaient tous qu’il y avait quelque chose à faire, que je devrais peut-être penser à mettre cela en avant, que c’était encore rare et original, tout en continuant le graphisme bien-sûr. Ayant eu l’opportunité de faire des livepaintings participatifs de manière sporadique auparavant, l’idée de proposer cela en entreprise pour certains événements, ou des ateliers/team-buildings est arrivée comme une évidence en discutant avec des proches. J’avais donc le concept, il me manquait un nom porteur. Je me torturais à trouver un nom en anglais, « street art chose », « urban art bidule », … rien de bien original en somme. Puis une étincelle lors d’un moment de spiritualité m’est apparu : le mot PSCHHH. Pschhh! Le bruit de la bombe de peinture, l’outil phare ! Une onomatopée qui surprend, qui fait sourire souvent. Et en plus, cela se prononce dans toutes les langues. J’ai créé le logo dans la foulée en m’assurant que cela n’existait pas.

J’ai défini ensuite à qui j’allais m’adresser et comment j’allais répondre aux attentes de mes interlocuteurs. De ce fait, chaque proposition est adaptée au client, ses attentes, ses besoins, son budget. J’ai quelques collaborateurs qui peuvent me prêter main-forte si besoin. On peut faire de la fresque sur mur, de grandes toiles qui vont rester (le résultat du moment, partagé). On peut faire aussi dans l’éphémère, juste pour l’action, le geste. Dans ce cas de figure, les photos feront office de témoignage de l’instant (nous proposons également un service de photographie pour ces événements).

 

Quels sont les bénéfices des activités que tu proposes ? Quelle devrait selon toi être la place la créativité dans l’entreprise ?

Ces activités contribuent à l’image de marque de l’entreprise. Un impact social en ressort : les employés peuvent ressentir une certaine fierté de faire partie d’une société qui a une image jeune, colorée, vibrante, actuelle, à la pointe des tendances, comme l’on peut voir dans la Silicon Valley, notamment. Cela peut donner envie d’y postuler. Cela peut aussi donner un sentiment d’originalité, arty, avec de l’art à esthétique urbaine sur les murs, un endroit « cool » où l’on travaille. Et dans le cas où ce sont les employés qui ont participé à l’élaboration des œuvres, ils s’approprient leur espace de travail et se sentent comme chez eux. Aujourd’hui, on peut se rendre compte que les plus grandes marques font appel à des graffeurs pour leur communication, comme l’a dernièrement fait Citroën pour un spot TV.

Nous amenons ainsi une activité qui sort complètement du « train train » quotidien : c’est une nouvelle expérience pour les non-initiés, avec un côté pédagogique et l’apprentissage d’un nouvel outil. Dans tous les cas, de manière générale, lorsque nous organisions des événements ou des team building, il y a toujours une super ambiance, des sourires, des échanges et les retours sont bons comme le prouvent les photos !

 

Alexandre Keilmann

Crédits photos, de gauche à droite : Marion Dessard / Gian Marco

 

Cet article a déjà fait l'objet d'une publication dans Urban BEAST #10 / www.beastmagazine.lu


Publié le 18 avril 2018