La semaine passée, nous partagions avec nos lecteurs la première partie de notre entretien avec Laura Pho Duc, Head of Marketing & Communication au sein d'Alibaba Group, et abordions les activités et investissements du géant chinois. Retrouvez aujourd'hui la suite de cet interview exclusif.

Pouvez-vous revenir rapidement sur votre parcours ? Pour Alibaba, quels sont vos objectifs, vos missions et vos ambitions en tant que Head of marketing & communications ?

Mon parcours personnel est un peu atypique. Je suis diplômée d’une école de commerce française (ISC) où j’ai étudié une spécialisation en marketing stratégique. Mes premiers stages étaient en 1997 et j’ai développé assez rapidement une curiosité pour les nouvelles technologies, ce qui m’a amenée à être très active dans ce domaine tout au long de ma carrière. Comme j’avais une formation de marketing stratégique et que mes parents ont soigné mon apprentissage de l’anglais, j’ai eu la chance de travailler en agence créative sur des sujets de coordination internationale. J’ai vécu au Mexique, à Londres, à Helsinki… J’ai aussi travaillé pour Disneyland à Paris, et à l’époque nous avions lancé un des premiers sites d’e-commerce en Europe, en 2001. Avant de rejoindre Alibaba, j’ai travaillé six ans dans le monde du luxe et de la mode, au sein du groupe Puig (Jean-Paul Gaultier, Paco Rabanne, Nina Ricci…), où j’étais CDO – Chief Digital Officer. Mon arrivée chez Alibaba après ce parcours atypique est le prolongement de cette constante de challenge. Quand j’ai appris leur installation en Europe, je me suis dit que c’était un grand écart, venant du luxe.

Mais la Chine est un pays et un marché très important, surtout pour les marques de luxe. C’était donc l’occasion d’être encore plus experte sur ce pays qui représente la croissance future, dans presque tous les secteurs.

D’un point de vue professionnel, je fais partie des premiers employés d’Alibaba en France – nous étions neuf à mon arrivée – et il y a un esprit startup, on fait tout. Aujourd’hui, le bureau français emploie une vingtaine de personnes, ce qui est similaire aux autres bureaux européens. L’objectif, pour moi, était d’abord de faire comprendre ce qu’était Alibaba, car les gens ne connaissent que la partie visible de l’iceberg, au mieux, et de faire connaitre notre mission et notre expertise dans différents métiers. Il s’agit de donner une visibilité à l’offre Alibaba, centrée sur cette mise en relation entre acheteurs et vendeurs, mais aussi de donner des insights sur le consommateur chinois, qui est le consommateur de demain, très connecté et qui cherche à avoir tous les services à portée de main sur son mobile. Peu de gens à l’international connaissent l’écosystème complet d’Alibaba et c’est là ma première ambition, de faire connaitre toutes les expertises du groupe et de démontrer en quoi nous pouvons être un partenaire privilégié pour les entreprises européennes. Un partenaire non seulement pour exporter en Chine et toucher le consommateur chinois, mais aussi pour que ces entreprises puissent utiliser les technologies innovantes d’Alibaba et arriver à de nouveaux modèles de distribution et relationnels partout où ils en ont besoin.

 

Est-ce que c’est toujours votre objectif aujourd’hui, ou est-ce que vous diriez au contraire que les mentalités ont déjà évolué à ce sujet ?

Cela fait deux ans que les bureaux européens sont ouverts et un an et demi que j’ai rejoint l’aventure. Je pense que nous avons fait un travail conséquent pour promouvoir le marché et le consommateur chinois, et Alibaba a engagé des relations avec beaucoup de marques et autres acteurs européens. Nos plateformes d’e-commerce vendant les produits internationaux au consommateur chinois, Tmall par exemple, ont déjà été rejointes par plus de 300 marques françaises, y compris des petites et moyennes entreprises. Il y a encore beaucoup de travail, c’est certain, notamment sur les services cloud et de paiements, ainsi que dans les marketplaces car de nombreuses demandes en Chine ne sont pas encore rencontrées. Je pense cependant que nous avançons très bien et faisons d’énormes progrès.

Nous travaillons avec les entreprises européennes pour que les consommateurs chinois puissent acheter leurs produits, qu’ils soient en vacances en Europe ou chez eux. Il s’agit d’un potentiel gigantesque pour les marques, qui s’accompagne de certains challenges, notamment au niveau des infrastructures de paiements dans leurs boutiques, puisque les touristes chinois n’utilisent pratiquement que leur mobile et que ce n’est pas un usage auquel nous sommes préparés en France, par exemple.

 

Pour finir, quelles sont d’après-vous les grandes tendances à venir pour l’e-commerce, ou pour le commerce au sens large ?

Je pense en effet que la nuance est importante. Notre intérêt, et celui des distributeurs, n’est pas d’augmenter les ventes en ligne en silo, mais de parler de commerce de manière générale. Cela se voit partout, dans les grandes tendances de ce que l’on appelle le "New Retail". L’idée est de faire du parcours en ligne ou en magasin physique quelque chose d’intégré et de cohérent, tout en améliorant les business models pour les retailers et les marques, pour réinventer et optimiser l’expérience client. Cette réinvention du business model de la distribution et la relation avec le consommateur est pour moi la première tendance.

La deuxième tendance est l’accélération qui s’appuie sur les nouvelles technologies, avec notamment l’intelligence artificielle, les objets connectés, les assistants vocaux… C’est une tendance forte, qui peut transformer considérablement le commerce, la façon de vendre, de générer des expériences et de communiquer avec le consommateur.

Troisièmement, une tendance actuelle et importante depuis plusieurs années concerne le mobile ou plutôt la mobilité. Nous sommes passés du digital au "mobile first" et dans certains pays, dont la Chine, déjà au "mobile only". Tout passe aujourd’hui par les smartphones et de plus en plus, on voit arriver les assistants vocaux embarqués, qui vont structurer et repenser le commerce via les points de contact qui se multiplient avec le consommateur, mais aussi l’économie mondiale puisque cela ouvre d’autres portes sur la fluidité des données tout au long du parcours consommateur et l’amélioration du service grâce à la connaissance personnalisée des besoins de chacun.

Pour conclure, il y a une chose qui me parait très importante. Aujourd’hui, le marché chinois est créateur de nombreuses tendances parce que le consommateur chinois est "driver" d’innovation et représente les tendances dans le reste du monde. C’est quelque chose dont les marques devraient davantage profiter, en développant des innovations, projets pilotes, projets R&D… en Chine pour pouvoir ensuite l’exporter dans le reste du monde. La Chine est désormais un lieu où se créent l’innovation et les tendances. On est passé du "made in China" au "created in China".

 

Florent Ducat

 

Cet article a déjà fait l'objet d'une publication dans BEAST #11


Publié le 29 mai 2018